• C'est la Roue qui Tourne (42)

    Dans le long silence des hivers sur ma montagne j'avais appris à me taire sur les grandes affaires du monde qui échappent à mon influence et qui en vérité ne me demandent pas mon avis. Le silence et la solitude m'avaient rendu passablement orgueilleux, et j'avais beau descendre dans les vallées maintenant comme un loup en manque. Il y a des traces qui ne s'effacent pas facilement. J'en savais par contre beaucoup plus à présent sur le groupe d'anglais. De toute façon il m'aurait été difficile d'ignorer quoi que ce soit vu qu'ils furent une semaine durant au centre de toutes les discussions du Bar des Champions. Salvador m'offrait ce soir là un verre et pour une fois nous étions tranquille, avec personne autour pour nous tenir la jambe. Je remarquais une lueur dans son regard, qui disait clairement que l'homme traversait une bonne période. Une façon de se tenir aussi, de serrer les mains, de faire des grimaces. Je ne doutais pas une seconde qu'avec ce nouvel aplomb ses affaires ne demandaient plus qu'à décoller. C'est le plus méchant paradoxe de l'existence que je contemplais en couleur et en relief dans ce complet bleu qui me faisait face sur le tabouret. Même sa façon de se tenir perché là-dessus était affectée par cette nouvelle assurance avec laquelle il portait élégamment le costume bleu taillé dans une étoffe légère. Alors mon vieux. Il me fit. Ca marche les amours. Il eut beau accompagner la question par un lourd clin d'œil, je devais la prendre comme une vanne évidemment, il ne pût m'empêcher de penser que j'allais pas tarder à regretter certaines époques quand il crevait de faim. Tu sais... Je miaulais. Oui je sais, je t'ai vu partir avec celle qui transporte les handicapés ou je ne sais plus très bien ce qu'elle fait;... Et toi, tu as dû gagner des millions en vendant des maisons aux anglais. Je rétorquai en espérant le voir changer de conversation. Il fit la moue et en profita pour s'emparer de sa bière dont la collerette de mousse débordait du verre. Il se contenta d'aspirer la mousse et reposa le verre. Eh bien figure-toi que ça tombe bien ce que tu dis. Je viens de leur vendre deux maisons, et il y en a une qui se trouve juste à côté de chez-toi. Attends, parce que la meilleure,.. tu sais pas mais je vais te la dire.. c'est qu'ils voulaient aussi acheter la tienne qui leur a tapé dans l‘oeil, j'ai du trouver une excuse suffisante pour les dissuader d'aller rendre visite d'eux-mêmes à ta propriétaire qui est de la même famille que celle qui leur a vendu l'autre, et avec leurs moyens financiers on ne peut être sûr de rien, quelqu'un va dire, non, non, je ne vends pas, on arrête d'en parler, et une heure plus tard l'affaire est cuite à point et tu l'as dans le baba. D'un geste très universel il me montra ce que cela signifiait pour lui. Un authentique frisson me traversa l'échine à l'écoute de ces paroles. Que Salvador dut remarquer parce qu'il m'affirma qu'il n'y avait plus aucune raison de s'inquiéter. Il veillait au grain. Mais ils cherchent quoi au juste ces gens. Je finis par lui demander agacé à présent et tout en croisant fermement les bras je devenais une huître en colère. Ah, mais tu sais pas, et bien ils achètent des maisons pour faire des gîtes touristiques, mais destinés uniquement à une clientèle étrangère, ce sont des investisseurs si on peut les appeler comme ça. Attends,.. j'ai encore une chose à te dire, je vais bien finir par y arriver. Il y a des travaux à faire dans les maisons que je viens de leur vendre, et ils sont prêts à payer un voisin pour regarder un peu ce qui se passe en leur absence, ensuite il y aura toujours besoin de quelqu'un pour accueillir les clients, parce qu'ils m'ont dit comment ça marche,.. ils s'arrangent pour confier cette responsabilité à un voisin proche des gîtes, et qu'ils rémunèrent bien entendu. Il en ont déjà une vingtaine ailleurs, tu te rends compte. Oui je me rend compte. Je fis sans desserrer les bras. Et bien figure toi que j'ai pensé à toi, eh oui mon coco. Si ça te dit, c'est pas un gros boulot, mais ça peut mettre du beurre dans les épinards, et on ne peut pas appeler ça du travail non plus. Tu vois, c'est Michael qui les a connu, et il m'en a fait profiter, et moi je mets mes amis dans le coup. Toi par exemple que j‘aime beaucoup, et il y a mon copain maçon, plus on est de fous.. Tu sais comment on dit.. c'est la roue qui tourne. Quoi. Qu'est-ce que t'en penses. Je soupirais profondément. Oh, ça te fait un sacré effet dis-donc. Il ne put s'empêcher de m'envoyer. Puis en très peu de temps le bar se remplit. Je me retrouvais avec toute une bordée de mains à serrer, ce qui me remettait toujours dans un état bizarre. Comme de débarquer sur la Lune. Mais cela ne m'empêcha pas de congratuler Johnny qui portait une chemise à franges. Puis Sam s'approcha de moi et me confia qu'il sentait bien l'été qui venait. Ca va être chaud. La mode me paraît bien courte cette année. Forcément il va y avoir du sport, qu'est-ce que t'en dis. Au fait.. Je t'ai vu courir il n'y a pas longtemps, pendant que je faisais une ballade en forêt, il n'y a pas de rapport mais c'est quand même pour ça que je te taquine. Et tu m'as pas appelé. Je lui dis. Il ricana. Je ne suis pas certain que tu aurais apprécié, n'empêche tu as de beaux restes mon salaud. Pas un gramme de brioche, pas comme moi tu vois. C'est bien, ça conserve la ligne de bouffer du chien enragé. Ca entretient la jeunesse. C'est Pas Vrai.;. Eh bien.. Je fis sincèrement surpris par la saillie et la désagréable coïncidence qu‘il me fallait supporter. Le prends pas mal, je t'aime bien, c'est seulement pour te taquiner. Il me sourit et continua sa course. Je savais que je ne pourrais m'empêcher de ruminer ces dernières paroles. Mathieu, Bastien, Antoine, tout le monde. Le gros Louis avait du sentir de loin le fumet qui s'élevait de tout ce groupe, parce qu'il rappliqua en soufflant et ahanant tel un phoque. Bien sûr je ne pus y couper et il se précipita encore vers moi comme à chaque fois dès qu'il m'aperçoit. J'ai entendu parler de toi ce matin, par celle qui s'occupe de l'office de tourisme, tu lui as fait une grosse impression,.. et bien mon gars.. tu vas finir par prendre du galon si tu continues...J'espère.. J'espère bien... Répétais-je froidement...


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