• Disons le sans Honte (20)

    Mathieu aussi, qui patientait des heures en attendant qu'on lui paye un verre. Lui était du pays, et vivait aux crochets de sa femme et d‘un peu tout le monde. Mais il ne cessait de jurer que les gens du coin étaient des ignorants ou de gros bouseux. J'y comprenais pour ma part qu'il avait salement du les épuiser et se rabattait sur nous faute de mieux. Je ne lui accordais que peu d‘intérêt, le voyant comme une sorte de figurant à peine bon pour son propre rôle. Trop flemmard pour s'imaginer une autre vie. Depuis le début quelque chose me dérangeait en lui et il me fallut du temps pour comprendre. C'était son air éternel de satisfaction qui me hérissait. Ses manières faussement candides et repues. Son contentement à toute épreuve. Comment pourrais-je m'entendre avec un individu pas foutu de chercher à savoir s'il est bien le pauvre type qu'il prétend être. Ce n'est pas grave de se révéler un moins que rien, mais de là à s'en réjouir comme ça en public, et faire croire qu'on est content de son sort.. Il faut pas pousser.. Je mettrais personnellement chacun en demeure de vérifier au moins une fois au cours de son existence s'il ne s‘est pas abusé lui même sur une question aussi primordiale.. J'imagine déjà la pagaille que ça mettrait et je jubile.. Les Étrangers et les Gens d'ici étaient des expressions familières aux oreilles dans notre coin de montagne, mais je suppose qu'il en va de même pour d'innombrables autres endroits colonisés par les migrants de notre espèce. Alors que les natifs en état de marche auraient pour la plupart quitté dare-dare la vallée si une meilleure situation ou n'importe quelle autre illusion leur eut été offerte Ailleurs. Ceux qui un jour avaient arrêté leur moteur volontairement sur cette terre ne courraient pas derrière des situations plus confortables. Forcément ils étaient moins corruptibles et ceci rendait la discussion compliquée sur certains sujets. Puis nous nous retrouvions entre Étrangers un peu comme on se réunit en famille ou entre vieux copains. Je crois que nous avions plus de chance de nous comprendre, et on y éprouvait le curieux sentiment de nous connaître depuis longtemps. De venir du même pays. Par certains côtés nous étions en train de créer une nouvelle lignée. Le plus exotique de tous était le patron des lieux, Michael. Un natif pur jus mais comme il venait d'une ville à côté nous préférions le voir comme une sorte d'étranger si on s'en tenait aux normes locales, ce qui facilitait nos rapports. Lui il avait juré de ne jamais s'éloigner à plus de cinquante kilomètres de son café. Décision prise sur un simple coup de tête et sans explications particulières, et jusque là il n'avait jamais dérogé à sa promesse. Je jugeais parfaitement intéressante cette idée. Il portait majestueusement ses bacchantes, qui soulignaient un petit bidon tout rond, un vrai appendice de professionnel du comptoir. Évidemment il n'était pas le dernier à lever le coude. Moi je ne buvais pas, du moins pas ce que l'on nomme ainsi. Je n'éprouve tout simplement pas pour l‘alcool un amour immodéré. Mais curieusement un monde sans alcool ne me semblerait pas un monde bien équilibré et encore moins adapté à l'homme. Je bois un ou deux verres pour trinquer ou parce qu'il m'arrive d'avoir soif. Je bois aussi le plus souvent du café. Mais il m'est arrivé de siffler pour m'anesthésier l'esprit, quand les idées qui me passent par la tête se font comment dire, trop pesantes, trop fixes. Il m'a pris aussi de boire, et même Vraiment Beaucoup Trop dans certaines circonstances, quand il s'agissait de trouver la force d'être à la hauteur. Disons le sans honte. Avec les femmes. Confessant ainsi quelques bonne Mufflées... Heureusement cela ne fut pas si fréquent dans ma vie, et je n'ai pas eu tant à souffrir de ce côté là. D'un coup dans ce réveil printanier, j'éprouvais aussi le besoin de m'occuper de mon corps. Et mon corps le pauvre avait bel et bien perdu l'habitude d'être ainsi bousculé. De chez moi en baskets et affublé d'un vieux pantalon assez large, je sortais à petites foulées et empruntais le chemin qui longeant d'abord la forêt, grimpait doucement le long des herbages avant de trancher à l'horizontale entre les arbres à flanc de montagne. Sincèrement j'en ai bavé les premiers jours, et doutais d'ailleurs que l'exercice allait continuer longtemps. Puis je pris goût au parfum matinal et à la musique sourde sous la peau quand le rythme sanguin bat à gros bouillon. Je trottinais plutôt gentiment à vrai dire, mais c'en était déjà assez pour ma vieille carcasse. Petit à petit je crus retrouver de vrais sensations. J'avais toujours été sportif et nerveux. J'ai couru plus ou moins régulièrement durant toute ma vie jusqu'à ces dernières années ou je me suis retrouvé en loques. Je n'étonnerai personne en disant que le corps a vite suivi. Auparavant j'ai fait de la boxe, du judo, de la musculation. Il y a des moments ou je me suis senti comme de la dynamite. Alors rien d'étonnant à ce que les muscles se souviennent et ne demandent qu'à repartir, mais ils ont vieilli aussi les pauvres, et je me suis retrouvé avec des courbatures et des crampes qui m'obligeaient à boiter. Pourtant vite je me suis adapté à cette nouvelle donne, et en quelques semaines à peine je redevenais quelqu'un de tout à fait présentable. Les odeurs d'herbe et de sous bois m'enivraient dans le matin frais quand je me mettais en branle...


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