• En Bas en Ville (2)

     Il pleuvait souvent depuis quelques jours. Vers la fin de l'après-midi je sortais faire un tour dans les sous-bois et sur la petite route qui traversait le plateau jusqu'au versant de la montagne d'où la vue plongeait sur la ville minuscule qui était à peine une bourgade. C'était En Bas en Ville.., comme il se disait par ici. Et Danielle habitait là bas. Je pensais beaucoup à elle et à ses jolies jambes qu'elle laissait généreusement entrevoir avec sa manie de porter des jupes noires et légères qui s'envolaient à chaque coup de vent pour découvrir ses collants sombres. Mais je n'y pensais que bien à l'abri de ma bulle de solitude aussi confortable qu'un profond bain de ouate. De toute évidence je n'étais pas prêt à lever le petit doigt pour aller la chercher, pas plus elle qu'une autre. Me contentant d'y penser comme je m'étais habitué à faire depuis des années, et profitant des images qui allaient avec. Je gardais ainsi l'apparence d'un homme et tant pis pour l'intérieur complètement siphonné dans la mesure où j‘étais seul à savoir. Je donnais le change et au moins je n'étais plus acculé à confesser ma vraie nature à tout bout de champ. Ce n'est pas pour rien que certains se font ermites au milieu de toutes les douceurs de l'humanité. Des bagnoles qui foncent à trois cent à l'heure ou des gonzesses qui rendent malades tellement elles donnent envie. L'existence ne tiendrait donc qu'à quelques détails insignifiants. Je ne crois pas personnellement. C'est même tellement compliqué que je préfère en rester aux symboles et futilités. Qu'est-ce qui prouve aussi que mes contemporains puissent comprendre mon point de vue si je me donnais la peine d'y aller à fond. Je ne les prends pas pour des lumières malgré qu'ils m'aient poussé sur les confins géographiques. Je ne les crains pas. Je ne les supporte plus et cela n'a rien à voir. Dire alors adieu aux douceurs. Oui. Il fallut en passer par là. Pour devenir cette ombre tranquille. Un moine sans trop de religion, un faux moine certes, un de plus pourrait-on dire. Voilà ce qu'il me semblait devenir, depuis que cinq ans plus tôt j'avais posé mes fesses et mon maigre bagage dans la maison près de la forêt. En Haut.. Je commençais aussi dans les dernières semaines à savoir bien des choses sur l'Andalousie. Les taureaux, le soleil brûlant, l'huile d'olive, et les villages s'égrenant tels des perles blanches sur les collines couronnées d'immenses rochers. En fait je n'y avais jamais mis les pieds, mais comme je parlais espagnol, j'avais obtenu ce travail qui consistait à traduire et réécrire des prospectus publicitaires pour les agences de voyage. Cela me prenait deux ou trois heures dans la journée et rien de plus, et me laissait le reste du temps pour marcher ou le plus souvent ne rien faire, rêvasser au vent, ruminer pas mal, et attendre que ça passe. Parfois je finissais par m'asseoir devant ma machine et j'écrivais quelques lignes, mais j'y croyais de moins en moins, je n'étais plus sûr de rien. Sachant d'avance que j'allais me montrer lent et sec. Inexorablement. Comme j'avais Toujours Été. Dans le sens où je n'avais plus d'histoire à raconter. Seulement des lignes à écrire. Je me disais qu'au mieux ça donnerait quoi... M‘étais-je seulement un jour posé la question. Il m'arrivait aussi de marcher sur la route en direction du col, m'aventurant certains jours jusqu'à la frontière quand le temps était bon. Une balade qui me prenait une demi-journée et me paraissait un grand moment. Alors je n'abusai pas pour en garder tout le caractère. Réservant ce gros effort pour une question plus primordiale qu'il me faudrait résoudre un jour ou l'autre. Quoique une idée pareille me paraissait étrange et je n'aurais su dire ce que pouvait exactement signifier Une Question Vraiment Importante. Heureusement j'avais su m'adapter à la solitude et quelques nuits d'insomnie d'affilées justifiaient déjà une profonde réflexion en compagnie des nuages. Mais je n'étais pas seul, loin de là. J'avais le vent, la forêt, deux trois têtes connues. Il me semble même que je n'avais jamais côtoyé autant de monde auparavant, quand je vivais en famille, avec boulot, femme, et enfants. Avant le divorce, mon autre vie. Mon Existence Normale et Satisfaisante. Du moins ce que j'avais pris pour tel. Durant au moins vingt ans. Tout en Sachant Depuis la Première minute Que Ca ne Pouvait pas Durer... 

     

     

     

     


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