• Épreuve du Miroir (41)

    J'avais fini par me décider à réparer ma voiture, ce qui ne fut pas sans mal. Le radiateur récupéré à la casse à peine en place que les voyants rouges se rallumaient à nouveau avec un enthousiasme que je ne connaissais que trop bien et qui me rendait malade. Je me résignais enfin à la mettre au garage pour de bon et le garagiste qui me connaissait de vue me proposa de payer en deux ou trois fois sans se faire supplier. Il avait le nez pour deviner ces légers soucis. C'était une grosse berline bleu ciel qui aurait pu servir à une grande famille ou pour tirer une remorque. Je l'avais achetée pour une poignée de cacahouètes quand je l'avais aperçue sur un trottoir avec un panneau collé sur le pare-brise. Le bout de carton était pratiquement jaune depuis le temps qu'il se voyait exposé à la lumière, et j'avais eu le plus grand mal à le déchiffrer. Pour preuve, le type qui l'y avait collé accepta mon offre très basse sans réfléchir une seconde. Ce fut une bonne affaire je crois, mais elle me coûtait depuis trois fois plus cher en essence. Néanmoins je prenais un vrai plaisir à la sentir tanguer et se redresser dans les virages. Rien à voir avec le break sage de Raymond, qui était plutôt une sorte de petite camionnette banale. La mienne bourdonnait et ruait quand j'attaquais les côtes, et exigeait de solides qualités de pilote. Le seul reproche que je pouvais lui faire était qu'elle me mettait en contradiction avec moi-même. Je n'avais pas choisi le meilleur engin qui soit pour me fondre dans le paysage. Ce qui n'était pas très important en vérité et de toute façon je n'étais pas en mesure de m'en payer une autre. Mais pour être franc;.. J'aimais beaucoup cette bagnole. Un sentiment très peu mesurable. De nouveau je me sentais des fourmis dans les jambes. Plus rien à voir avec les années qui venaient de filer. Je montais et descendais le col au moins une fois par jour, parfois plus, et il m'arrivait de pousser plus loin. Sans raison, juste pour m'arrêter sur un point de vue quelconque et m'asseoir sur le capot un moment, avec l'horizon d'une vallée ou d'un torrent aux eaux tumultueuses que je contemplais l'esprit vide et tranquille. Les jours précédents et après quelques hésitations j'avais téléphoné à Rachel. Le ton empressé de sa voix me rassura quand elle décrocha. Je n'étais pas certain du tout qu'elle ait envie de me revoir. Je pouvais n'être qu'une courte histoire aussi hygiénique que dénuée de signification à ses yeux, et ainsi sérieusement l'indisposer en me manifestant. J'aurais compris et accepté sans amertume si tel avait été le cas. D'autant que sa camionnette tournait maintenant comme une horloge et il n'avait jamais été question de rallonges de quoi que ce soit ou de tours de manège gratuits entre nous. J'avais sur mon chemin ces dernières années abandonné toute une cargaison de certitudes comme les illusions que j'en tirais, et j'évaluai encore assez mal les points de force et de fragilité des nouvelles relations sociales qui pouvaient se présenter à mon âge actuel. J'avais pris le chemin de la montagne à un moment que l'on juge critique pour toute carcasse humaine. Quand j'en redescendis je dus me rendre à l'évidence, j'avais raté un épisode et manquais d'expérience si je voulais rester logique avec tout le monde et peaufiner mes nouveaux réglages indispensables. Je sais maintenant que la fameuse Épreuve du Miroir, chacun la passera deux fois dans sa vie. Et que ça lui plaise ou non. La première à quatre pattes avec une couche sur les fesses, et la seconde courbé par la trouille et la fatigue avec la mort au cul. Autrement plus Signifiante... Pour en revenir à Rachel nous finîmes par conclure Qu'on pourrait se revoir un de ces jours,.. pour boire un coup évidemment. Espérant In Petto que toutes ces formule conventionnées tiennent toujours la route pour dire ce qu'elles veulent dire entre un homme et une femme. Tu m'appelles quand tu veux, n'hésites pas. Tu sais où me trouver... Je T'embrasse.. M'avait-elle souflé sur le mode affectueux. C'est ce qu'il me sembla en tout cas. Un soir je tombais sur Danielle avec mon carrosse., et je l'invitais à faire un tour. Et oh, ou tu vas toi... S'exclama-t-elle devant mon insistance enjouée. Je sais ce que c'est une voiture quand même, je voyage pas sur un chameau.. au cas où tu te ferais des idées... Elle me fit une fois installée et alors que je faisais le fier en lui proposant de la promener dans les environs. Je mettais de la musique et on roula calmement durant une demi-heure. J'étais d'humeur à tenter une aventure en vérité et je nous conduisis jusqu'à un belvédère avec une buvette et des parasols. De là haut on apercevait une route en lacets et des voitures qui montaient et descendaient en silence avec leur taille de jouet. Tout paraissait incroyablement parfait vu du ciel. Comme un décor un peu trop beau. C'est l'avantage de dominer le monde et de voir les choses de loin. Sans se perdre dans les détails très souvent négligés par le créateur et après ça encore polués des immondices humains. Un écran entier pratiquement sans limites. Magnifique et millimétré. Grandiose et miniaturisé. Qu'est ce que tu deviens. Je lui demandais alors qu'elle déballait un cornet de glace. Elle soupira en répétant plusieurs fois. Si tu Savais.. si tu Savais... Ce qui signifiait clairement qu'il ne se passait rien. Mais je suis contente de te retrouver dans cette forme. Elle continua. Curieusement je fus dérangé par le compliment qui ne me plût pas tant que ça J'essayais alors d'amener la discussion sur un terrain favorable, de fomenter un échange assez intime pour qu'il débouche sur un accord tacite à prolonger la ballade. Qu'elle m'accorde juste le temps nécessaire à la mise en route des chaudières. Durant une minute je pensais à l'inviter chez moi, dans ma tanière ou aucune femme jamais n'avait pénétré. On pourrait aller vers la mer. Je lui dis. Je continuai en soulignant que c'était parfois bon d'éviter de se poser trop de questions. De cogiter à perte et de passer à côté de La Vraie Vie ou d‘un petit morceau de destin intéressant.. De Ceux que nous regrettons pour Toujours.. Mon erreur fut d'appuyer ces paroles d'un regard trop explicite et langoureux, qui pour être franc n'était que l'expression d'une furieuse envie de baiser qui me montait à la gorge, sans doute due à la proximité de sa bouche et de la vision que j'avais eu de ses cuisses tout en conduisant. Elle ne portait plus de collants. Quel bonheur.. Elle hocha la tête et se mit à grignoter son cornet sans lever les yeux. J'étais certain qu'elle était prête, toute chaude, un tout petit peu vicieuse, n'attendant qu'un ridicule amorçage de rien de tout. Un abandon volontaire et sans conséquence. Un léger coup de fouet à l'âme... Après tout ne m'avait-elle pas manifesté un intérêt sans détour le soir de notre première histoire malheureusement gâchée. Au bout d'un moment je crus bon d‘insister. Je t'invite à un petit restau sur la côte, si on démarre de suite nous serons en bord de mer juste à la bonne heure... Elle leva enfin les yeux. A Quoi ça Va nous Mener Tout Ca.. Fit-elle. Sa réaction me rendit soudainement muet. Vraiment pas ce que j'attendais. Ce n'étaient pas tant ces quelques paroles qui me désarçonnaient, mais le ton, la lassitude dans son regard, une forme d‘épuisement serein et réfléchi. La sécheresse mais peut-être l'intelligence aussi, d'une question qui me laissait sans arguments. Je crois que tu as raison. Je finis par répondre. Puis nous reprîmes la discussion heureusement, mais il n'était plus question d'aller vers la mer ou de sous-entendre que la nuit allait être longue Et Généreuse;.. Nous parlions des gens d'ici, de l'été qui arrivait, des touristes qui s'arrêtaient émerveillés sur la place principale de notre ville naine. Elle voulut m'apprendre aussi qu'une guerre de plus menaçait tout le moyen- orient, et que cette histoire l'inquiétait énormément. Elle évoqua une nouvelle scientifique révolutionnaire qui faisait la une de certains journaux. Le clonage humain est l'avenir de l'humanité. Elle conclut d'elle même alors que je paraissais ne rien comprendre à ses explications. Mais elle se gourait complètement. J'en savais bien plus qu'elle si je m'en tenais à ses conclusions somme toutes sommaires. Puis certainement plus que la moyenne des gens là dessus. Comme sur bien d'autres sujets. Seulement à la seule idée que ma bouche pouvait en parler à voix haute j'étais déjà dégoutté...


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