• Interdit De Toucher (45)

    Visiblement elle parlait peu et ce n‘était pas juste une première impression. Il lui suffisait d'attendre la garce, avec un verre à la main comme pour toutes les jolies femelles, attendre que le monde se mette à tourner autour de ses fesses sans qu'elle ait levé le petit doigt. Comment ne pas devenir amer après ça, découvrant à quel point le monde est déterminé, toujours à tourner dans un seul et unique sens, sans jamais fournir le moindre effort pour voir si en brouillant deux ou trois malheureuses petites cartes il ne pourrait assurer le bonheur de quelques humains de plus. Pas spécialement les plus gâtés aussi et les moins méritants. Les vrais murs des prisons ne sont pas là où on croit, mais dans les mâchoires d'airain de la réalité, cette poigne de fer des Dieux que nul humain n'est parvenu jusque là à seulement faire frémir. Le maudit destin. S'il existe un arbre absurde par excellence, c'est celui qui donne des fruits avec la mention Interdit De Toucher.. gravé de l'intérieur et par le code génétique. Quel est l'intérêt pour Notre Créateur de concevoir des petits choux semblables qu'il va venir coller devant mes pupilles maintenant que je suis vieux et fatigué. Je n'ai rien demandé personnellement, et c'est ce qui explique mes interrogations. Considérant toujours cette dernière injustice je ne pus éviter de remarquer son ventre plat qu‘elle gardait à l‘air profitant de la mode, et qui pour je ne sais quelle raison, m'aguichait particulièrement. J'étais sûr qu'il avait la douceur d'un oreiller de plumes. Avant même d'y avoir goûté. Mais je me doutais à sa façon de sourire en coin qu'elle pourrait se révéler aussi vache qu'une autre. Je ne voyais rien à sauver dans ce sourire et il suffirait de lui donner un peu de grain à moudre pour le vérifier. Je me suis demandé ce qui lui octroyait ce charme redoutablement efficace. Jolie certes, mais avec assez de détails à revoir pour imaginer qu'elle passerait difficilement un deuxième tour de reine de beauté. Les quarts de finale tout au plus. Elle n'aurait rien à gagner soyons francs, dans un de ces trucs qui voit les femelles alignées et numérotées comme des oies de concours. Ce qui la rendait troublante à mon avis, était l'équilibre entre l'évidence de sa chair toute chaude et la sensation de transparence que l'on ressentait dès qu'on s'avisait de la fixer quelques secondes. Elle existait mais de manière étonnante. Rien ne prouvait clairement qu'elle se révèlerait de chair et de sang une fois à poil avec un vrai sexe collé à son petit ventre tout plat et doux. De plus il m'était difficile de la déshabiller des yeux, ce qui pour moi était une ultime étrangeté. Vacharde et belle, comme une grenade Offensive... Malheur à celui qui tire la goupille et oublie de compter... Mais je décidais de penser à autre chose quand je vis Bastien Potiné qui commençait à lui coller de très près, du moins je m'obligeais à le faire, tentant désespérément de dénicher un autre sujet d'intérêt, puis devant la difficulté je renonçais et décidais le vide dans mon esprit. Mais le vide déjà était partout, dans le bruit environnant, dans les muscles remplis de toxine, dans les couilles de tous les hommes qui étaient là, entre les lèvres grasses et saignantes de toutes les femmes qui étaient là, dans les verres, dans le rire des anglais, dans le futur et les têtes vides, le creux des yeux, les olives douteuses sur le comptoir, dans le désir, l'estimable et vraie fatigue, les phrases trop longues, et pire que tout dans les âmes, coquilles vides aussi sèches que de vieilles figues depuis leur confiscation à grande échelle par des types bouchés qui n'ont rien compris et ne comprendront jamais rien à la sauvagerie magnifique et cent pour cent humaine des livres saints, des livres d‘histoire, les dictionnaires;.. Les vrais bouquins érotiques.. Sexus.. Nexus.. Bastien Potiné était en grande forme et semblait décidé à ne plus lâcher le morceau. J'estimais qu'une énergie pareille méritait mieux que de s'en aller frotter avec une telle rage le cul d'un petit bout pratiquement muet et qui ne lui demandait rien. Il aurait pu araser quelques montagnes pour faire passer une autoroute par exemple, ou redresser la tour de Pise, pourquoi pas. Mais Bastien Potiné avait trouvé plus à son goût et bavait entre ses dents qui dépassaient de plusieurs centimètres sous l'épaisse moustache. Comme on me souriait d'un peu partout le long du comptoir j'en profitais pour me retourner, puis je m'accoudais et rendais d'aussi larges sourires à tous ceux qui en voulaient, et je n'étais pas chiche sur les rations. C'était gratuit et à profusion. D'une générosité frappante dans la mesquinerie existentielle. Hystériquement généreux pour qui me connaissait. Ce qui valait toujours mieux que d'admirer Bastien Potiné dans ses gesticulations. J'admettais une bonne fois pour toute que j'étais un perdant, un gros nul, une merde. Avec des histoires au dessus de mes moyens et après je viendrais pleurer. Je déposais les armes et tout au plus je parvenais ainsi à limiter les dégâts. De toute façon sur la bascule je rendais un minimum de dix ans au roi du placard sur mesure et de la cuisine livrée en morceaux. Voila encore un combat que la sagesse me commandait d'esquiver. Alors je prêtais attention à ce qui se disait pour une fois qu'on se marrait de si bon coeur ici bas. Salvador vint me prendre par les épaules et me jura son amitié. Il m'offrit un verre et nous trinquâmes avant qu'à son tour Antoine tint à prendre la relève. Ca va les amours. Il me fit. Les Anglais faisaient tout un ton plus fort que les autres. Le rouquin et Michael partirent dans un bras de fer gagné par Michael après qu'ils eurent cassé trois ou quatre verres pleins en glissant. Nous applaudîmes bruyamment la victoire de Michael vu qu'il était des nôtres, et dans une forte odeur de bière les anglais entamèrent une sorte de chant de guerre pour fin de match. Je m'assoupissais légèrement quand j'appris qu'elle s'appelait Juliette. Elle possédait une voix douce, chaude, et en tendant un peu plus l'oreille je crus comprendre que Bastien l'invitait à la grande sortie au bord du lac. Il insista sans honte et sans scrupules et parût se montrer convaincant. Fortiche le mec. Je tendais l'oreille à mort parce que c‘est tout ce que je pouvais faire. Elle susurra que .. Oui.. Ce fut plus fort que moi et je me retournais, pour voir. Je tombais à pic dans son regard et je me faisais électrocuter.. Raide comme un corbeau foudroyé. Que cela me plaise ou non, et qu'elle qu'en soit l'explication, elle devait m'observer depuis un moment à la manière dont elle finit par détourner les yeux, comme un gosse qui se fait coincer dans le porte-monnaie familial. Puis il ne se passa plus rien, j'eus beau attendre en retrouvant mes esprits, et je finis par penser que c'était un malentendu. Une sorte de cruelle hallucination. Ce qui me parut sans conteste l'hypothèse la plus plausible. Plus tard je décidais de rentrer chez moi alors que l'ambiance commençait à peine à redescendre. Ils avaient baissé le son a présent et constituaient des équipes pour s'affronter aux fléchettes. Par un coup d'oeil dans la salle je constatais qu'elle était partie, et je me sentais las, avec une boule de plomb dans le ventre. Pourtant sans que j'ai eu le temps d'y réfléchir, sur une pulsion si on peut dire, j'attrapai gros Louis au passage et lui fis savoir que j'en serais de la partie de campagne au bord du lac. J'ajoutais aussi que j'amènerais quelques bouteilles de vin...


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