• Le fond du Nombril (12)

    Nous avons roulé doucement dans toute la partie des virages en épingles à cheveux, puis la route traverse quelques gros bourgs et finit par s'élargir. En déboulant sur l'immense plaine côtière, je ressens toujours le même émerveillement, c'est aussi plat et grand qu'un désert, mais d'un vert clair et presque déjà citadin. Un vert civilisé, plus doux et chaud que le vert de la montagne, mais je m'y sens moins en sécurité. Une plaine pareille peut accueillir de grandes foules, des flots de voitures et d'étrangers, des touristes par dizaines de milliers, des voyous et des garnisons blindées, et il y a encore de la place pour construire des villes entières, et des aéroports, des gares, des rivières de béton. Nous y sommes justement sur la nationale en plein milieu d'une colonne de camions et de caravanes qui rêvent de me compacter, et Raymond qui n'a toujours pas retrouvé la parole, ce qui en soi ne me dérange pas du tout, si ce n'est qu'il fume trois fois plus que d'habitude et largue des mollards comme des huîtres par la fenêtre. J'évite de regarder. Puis à mon tour en manque d'oxygène je me mets à tousser. Instant qu'il choisit pour d'un coup rompre le silence. Je vais mourir, j'en ai plus pour longtemps. Il lâche d'un trait. La foudre me traverse et je fais mine de vouloir m'arrêter sur le bas-côté, mais Raymond redresse le volant aussitôt. T'arrêtes pas, ça sert à rien. Tu vas pas te mettre à faire du cinéma. Maintenant Toi Aussi.. C'est pas possible ce que tu me dis là. Je crie comme un imbécile. Eberlué et prêt à faire du cinéma justement. La gorge coincé dans le pire étau qui soit. Avec la science d'aujourd'hui, et les moyens de la médecine, plus personne est condamné d'avance, il ne faut pas parler comme ça. Mais tu es fou ou quoi.. Pourquoi, t'as un foie neuf à me passer, et des reins, sans compter tous les trous que l'alcool a laissé dans l'estomac. Tu dis pas un mot devant Monique, c'est tout ce que je te demande. Je veux qu'elle vive tranquille un petit moment encore. La pauvre elle mérite pas ça, avec tout le mal qu'elle s'est donné pour me sortir de la bibine. Je suis estomaqué, tremblant, mais j'essaye de relancer la conversation; Comment tu peux être sûr de ce que tu me dis, et qui a pu faire un pronostic pareil. Je grognai. Presque méchant. Il hocha la tête d'une manière qui me fit clairement comprendre à quel point je ne suis pas toujours à la hauteur. Il est plus simple d'aligner quelques belles phrases dans le silence de plomb de l'écriture, que de trouver les mots justes pour un ami qui crève pour de bon et sous ses yeux. Pourtant j'étais en colère aussi, après moi, après lui, après la terre entière. Je finis par me demander sérieusement dans le silence complet qui régnait à nouveau dans la voiture, si lui et moi n'avions déjà dévoré notre part d'humanité, et il ne restait maintenant que les déchets autour de l'os, ultimes et malodorants lambeaux. Que même les chiens ne se disputent pas. Mais tout ce que je dis là c'est du vent. Raymond était face à son destin et il me restait quelques détails à régler avec le mien. J'avais le temps. Je souffrais pour lui, je compatissais, sans ressentir le moins du monde son vertige, ou alors d'une manière que je qualifierais d'artistique, comme de s'admirer le fond du nombril. Paresseux et dérisoire réflexe si on veut se donner la peine de bien peser le poids réel de ces mots qu‘il venait de prononcer.. Je vais Mourir.. . Puis prenant conscience du gouffre définitif qui nous séparait, je choisissais de me taire et de ne plus la ramener. Dans l'horrible humanité...


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