• Les Lèvres Fermées (35)

    Je l'avais entendu venir quand le matin précédent cette folle chevauchée David m‘avait rejoint Comme Promis. Il s'était garé sur le chemin en bas de la petite descente, puis avait continué à pieds. Je notais immédiatement sa démarche en le suivant dans la montée. Ses pas longs et aériens. Je me surpris à penser que sa manière de marcher et se déplacer était un élément authentique et en disait long sur lui. Les claques dans le dos ne devaient pas être le genre de la maison, et quand je l'invitais à franchir le pas de ma porte qui n'était pas habitué à autant de familiarité, je pensais que je n'allais pas être rongé de regrets pour n'avoir su refuser son invitation à une petite course en forêt. J'en suis encore au café. Je lui dis. Si je peux t'offrir une petite tasse. MMoui. Il répondit sans desserrer les lèvres, mais il souriait. Les Lèvres Fermées.. Je m'activais à servir le café, puis je m'emparais de mes chaussures qui me prenaient toujours du temps à lacer. Je sentais que son regard courait autour de la pièce baignée de sa douce pénombre habituelle. Installé dans mon vieux fauteuil de velours rouge et tout râpé, quelle étrangeté, il sirotait le café à toutes petites gorgées. Je remarquais que ses yeux s'attardaient sur les feuilles imprimées posées sur le bureau noir à côté de l'ordinateur allumé qui distillait une série d'images d'îles désertes en fond d'écran. Puis entre deux gorgées de café très chaud, ses yeux se levèrent vers mes Quelques et Derniers Livres rangés dans une vieille armoire à linge de bois de chêne que j'avais transformé en placard ouvert. Au moins il était discret et s'abstint de me questionner à tout va comme le ferait un imbécile. On se bouge... Il fit au bout d'un moment. Tu te sens d'attaque. Je lui demandai. Et je le vis et entendis rire pour la seconde fois en pensant que je ne m‘y ferais jamais complètement. C'était un éclat de rire d'adolescent, avec des accents frondeurs et joyeux dans les bulles qui quittaient sa gorge. Je sus plus tard qu'il avait trente-quatre ans, mais on pouvait facilement lui en donner dix de moins quand il riait. Quelle chance il avait. La forêt était particulièrement fraîche. De notre petit trois quart d'heure de course je ne vis que très peu David. Comme nous tenions difficilement à deux de front, il préféra me suivre et courir dans ma foulée. Se sentant chez moi peut-être et mon invitée. Pourtant je ne lui arrivais pas à la cheville sportivement parlant. Nous fîmes une boucle sur le chemin à flanc de montagne dont je lui avais parlé la veille, puis je bifurquais à l'intérieur d'un amas de grands feuillus où je savais que nous tomberions au cœur de la minuscule clairière au milieu de laquelle coule une source. D'un coup le chemin se fit pentu et on commença à souffler. Ce n'était pas une pente aussi longue et rude que je m'imaginais parfois, mais je ne me permettais pas de l'emprunter très souvent, la craignant. Un peu court encore physiquement. Dans mon dos j'entendais David qui soufflait et expirait lentement, avec une belle régularité. Seulement avec des nœuds dans les jambes je manquai de ralentir. J'évite en courant de trop baisser le rythme, parce que neuf fois sur dix je finis par laisser tomber et marcher, et en général je réserve la marche à la fin de mon parcours pour souffler et respirer amplement. Néanmoins si je commence à avoir mal quelque part je n'hésite pas. Je n'ai pas envie de me bousiller plus que je ne le suis à mon âge. Mais je n'étais plus seul et de sentir dans mon dos les solides enjambées de David me poussait comme un vent fort tout au long de cette grimpette. Je ne faiblissais donc pas, et ce léger seuil de fatigue fut rapidement dépassé. L'esprit n'avait pas failli ce jour là, et même l'avait emporté sur les muscles. Une minute plus tard nous nous arrêtions au bord des quelques pierres qui bordaient la source, et à tour de rôle on s'agenouilla pour boire. Quand je vis David glisser sa tête entière sous le filet d'eau froide, ce que je n'avais jamais osé, j'éprouvais l'envie d'en faire autant. Je fus surpris par la fraîcheur de l'eau pure sur ma nuque mais cela me fit le plus grand bien. La futaie étroite ne laissait apercevoir le ciel qu'en son sommet, et les rayons de lumière tombaient dans les sous-bois de manière oblique, scintillants et précis comme des lasers. Nous étions là sur des pierres, chacun dans son silence Mais Ensemble... Peu après en nous relevant nous oubliâmes de reprendre la course. D'ailleurs la maison n'était plus très loin par ce raccourci. Il suffisait de continuer à grimper quelques centaines de mètres pour passer un petit col masqué par la forêt, et on descendait sur les pâturages comme par miracle. De là haut nous pouvions apercevoir ma maison, nichée au bord d'une pente agréable et très verte, avec la remise sur le flanc et la serre blanche derrière qui brillait comme un diamant. Je me dis qu'avec une pareille fin de printemps la récolte serait très bonne cette année...


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