• Putain de Brouillard (39)

    Lou et Gaby me considéraient d'un oeil tout neuf. Gaby spécialement qui n'avait jamais fait grand cas de ma présence vint m'embrasser et restait à mes côtés alors que je déballais une dose de sucre pour le café. Surtout je sentis que Mathieu qui poireautait à l'extérieur se rapprochait vite fait de ma place. A présent je passais au moins une fois par jour au bar des Champions profitant que j'avais toujours quelque chose à faire en ville. Ma nouvelle occupation ne me rendait pas riche, loin s'en faut, mais elle me mettait au moins à l'aise pour ce qui était de payer un verre ou régler quelques courses express à la supérette. N'empêche tout de même qu'à défaut de richesse cette situation me procurait un début de gloire, et comme je le constatais moi même. Ma valeur marchande grimpait en flèche. Bien sûr la douloureuse ironie du propos ne sortirait jamais de ma tête, je me l'étais juré, à moins que ne me reprenne encore et toujours la regrettable envie de jouer au pisse-vinaigre. Mathieu qui me léchait le coude se disait qu'à mon tour je pouvais commencer à passer à la caisse de temps en temps. Je ne t'ai pas vu hier, tu étais là... Il me demanda. Que peut-on répondre à ça. Puis il continua. J'ai croisé Salvador ce matin, je ne sais pas si tu as remarqué, la tête qu'il tire en ce moment. Tu bois quelque chose Mathieu. Je lui demandai sans lui laisser le temps d‘allonger la sauce. Mets en une aussi pour les amoureux je fis à l'adresse de Michael. Je savais qu'après une tournée j'aurais la paix pour un moment, mais déjà je réfléchissais à un moyen plus radical pour m'en sortir avec Mathieu. Je ne trouvais rien de valable et assez vite j'abandonnais l'idée en me souvenant que d'autres avaient déjà essayé pas mal de trucs sans le moindre succès. Il était réellement trop coriace. Il faut dire que j'avais presque acquis un statut social depuis que je m'occupai du journal municipal. Ce qui me positionnait au même niveau que tout le monde à présent quand je mettais les pieds aux Champions, et m'interdisait de tirer ma belle tête enfarinée qui avait pourtant le mérite de m'offrir quelques bénéfices non négligeables comme celui de boire un verre en paix. Je me devais d'être à la hauteur de l'idée qu'on allait pas manquer de se faire de ma petite personne, et bon gré mal gré je mettais à nouveau le doigt dans l'engrenage, puis ce serait la main, le bras, et pour ce qui est du reste je n'avais pas à m'en faire, ça viendrait tout seul. Comme un doux sommeil. Je ne me rendrais compte de rien. Avant le Jour où Sûrement je Péterais à Nouveau les Plombs... Je sirotai mon café express en paix pour la première fois depuis longtemps, n'éprouvant plus la gêne que je connaissais parfois quand un quidam qui aurait eu envie de faire plaisir me demandait de préciser si c'était vraiment ce que je voulais boire sous prétexte qu‘il me l‘offrait et que c‘était gratuit. Quand je commande un café, et quelle que soit l'heure de la journée ou le temps dehors, hiver comme été, il pleut, il neige; il vente ou le soleil bastonne, c'est parce que j'ai envie de m 'offrir un café et pas autre chose. Le geste empreint de pitié que prennent les employés de bistrot pour vous mettre un café sous le nez est une des choses les plus humiliantes que je connaisse. Voilà encore une de ces petites joies qui s'offre au brave gars qui marche avec les poches bien remplies. Il commande un café et il est bien dans sa peau. Léger comme l‘air dans ce monde flottant, et si on se mettait à sérieusement additionner tous ces menus privilèges on comprendrait mieux les raisons véritables qui font que tant d'individus se précipitent aussi enthousiasmés dans la longue course de rats qu'est toute vie d'honnête citoyen. Nous pouvons être sûrs que pareille étude aboutirait à une définitive autopsie de l'âme, et mettrait à jour l'inutilité de convoquer à tous moments les grands prophètes et les plus hautes sommités philosophiques pour dire ce que nous sommes et ne sommes pas, l'Alpha et l'Oméga. Le café ou le whisky. Être ou ne pas être. Je paie un coup ou c'est toi qui le paie. Et à Voile ou à Vapeur.. comment tu veux qu'on fasse, Toi et Moi.., avec ou sans vaseline... Qu'est c'tu Préfères?;. Mon Pote;.. Seul Jésus peut-être en savait autant que moi sur le sujet, lui qui à tout moment fut mis en demeure de prouver ce qu'il avançait. L'humiliation, le mépris, et les regards obliques des siens peut brûler à l'acide ou faire des miracles et entre les deux ça tient vraiment à rien. Lève toi et marche, il ordonna au paralytique qui avait destin lié avec lui. Mais Jésus aussi n'échappa pas au supplice. Le pire fut sans doute que son sacrifice n'eut aucune signification véritable, ne changea pas d'un poil le subconscient des hommes qui pousse à la douleur, au mensonge, à haïr son prochain les yeux baignés de compassion. La mort écoeurante n'a jamais quitté la scène depuis; histoire de ne pas leur donner tord, et elle est toujours là qui rôde autour des maternités, dans les lits familiaux, et bien sûr le comptoir des bistrots. Le film est écrit d'avance.. Je devinais un peu de nervosité chez Michael le patron du Bar des Champions. Ses brefs coups d'oeil vers la porte d'entrée largement ouverte ne m'avaient pas échappés. Je remarquai que la décoration avait quelque peu changé, avec des affiches de stars de cinéma et une collection de sous bock sur un mur qui ne devait pas être en place depuis longtemps. La musique celtique qui sortait d'hauts parleurs neufs avec des sons aussi moelleux que des joues de nouveau-né. Il y avait aussi de nouvelles têtes sur la terrasse. Des couples et quelques hommes seuls qui lisaient le journal. Quoique j'aurais facilement parié que tous ces gens n'étaient pas des autochtones, voila d'autres encore qui venaient s'agglutiner au feu de camp. Non pas que les natifs de la vallée nous aient mal accueillis, mais ils donnaient le sentiment de ne pouvoir réellement partager nos sujets de préoccupation. Si par exemple un promoteur avait avancé l'idée saugrenue de faire pousser des forêts d'immeubles sur les flancs des montagnes, j'aurais mis ma main au feu que les gens du crû ne se seraient pas fait longtemps prier pour lui vendre quatre-vingt dix-neuf pour cent des terrains familiaux. Ne gardant qu'un tout petit minimum pour y mettre les prochains cimetières. Ce qui revient à dire leur propre tombe. Choix inadmissible pour les voyageurs éreintés que nous étions. Mais les autochtones en général ne comprenaient pas les épanchements des nouveaux venus qui de l'eau plein les yeux évoquent le calme et la paix de bout du monde qui règnent dans le froid des soirs d'hiver et les brumes cristallines du matin. Pour ces dernières ils ne connaissent que la méchante expression de Putain de Brouillard, et inutile d'ajouter qu'il ne l'aiment pas. Somme-nous vraiment de la même espèce. Les jeunes surtout qui n'ont d'autres soucis que de se payer des voitures bruyantes pour le plus vite possible se barrer au milieu des foules. Ils n'ont en bouche qu'une unique tirade, qui revient sans cesse pour les rendre toujours plus fous, les aveugler, et qui consiste à se plaindre de ne rien trouver à faire par ici. De s'Emmerder.. A ce rythme un jour et définitivement le monde entier se transformera en parc d'attraction géant, et il n'existera plus aucun motif valable pour se plaindre de l'ennui et surtout de la maudite solitude. Les imbéciles définitivement auront gagné la partie. Je le crains...


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