• Un Bout de Corde (37)

    Les jours suivants je dus me rendre à l'évidence. Après des années de clandestinité je retrouvais la vie sociale avec une facilité qui allait certainement finir par m'étonner. A un point qu'il m'arrivait de penser qu'il y avait du faux-jeton en moi, pour renier aussi facilement les multiples serments gravés dans le marbre de ma solitude, les longues heures dans le brouillard froid et inhospitalier de l'hiver, et toute la fièvre des damnés. Je me Serais Donc Laissé Souffrir Pour Rien.. Avec le travail que me confiait « monsieur le maire » , et quelques circonstances venues s'ajouter là-dessus, je voyais du monde à peu près normalement à présent. N'exagérons pas le changement non plus, on ne faisait pas la fête tous les soirs dans ma tanière. Quand à ma gueule d'enterrement je la retrouvais facilement dès que je tournais le dos à la ville miniature et reprenais la route du col. Je n'étais pas guéri et encore moins en voie de guérison. Aurait-il fallu pour cela que je considère enfin le monde des vivants et du bruit des hommes comme un état de bonne santé. Mais dans la nouvelle religion où je baignais, et qui s'était emparé de mon âme, les malades étaient en bas dans les plaines, à geindre et à se tordre dans les tourments de leur tube digestif, jamais assez gros et large pour faire passer toutes les horreurs en conserve qui sortent du trou du cul des machines, et les vivants, c'est à dire les hommes libres, sont en haut dans les sommets où on se contente de peu, de solitude, d'un bout de pain chaud, et du produit de quelques serres. Néanmoins il faut le dire, je prenais du plaisir à rencontrer des têtes nouvelles qui m'aidaient à rédiger le journal municipal. Je m'amusai comme un petit fou à les voir se rengorger pareils à de gros pinsons, à l'idée de paraître avec Leur Photo, sur les pages du bulletin financé par leur impôt. C'était de l'auto- édition en quelque sorte, mais ils n'en avaient cure. Ce serait un numéro qu'ils s'apprêtaient à pieusement conserver dans les archives familiales et qui fera partie du patrimoine au même titre que le vieux buffet de grand-mère et les bijoux de familles. Les vieux secrets adultères ou Incestueux.. J'allais ainsi une ou deux heures par jour à la rencontre du directeur de la menuiserie, du pharmacien, du responsable des eaux et forêt, le patron du camping communal, et l'adjointe au maire qui tenait l'office du tourisme. Sans oublier le plus gros morceau. Les Thermes à quelques kilomètres au bout de la route qui butait sur la montagne et n'allait pas plus loin. Concernant l'adjointe au maire, elle parvint à m'intéresser plus rapidement que les autres. D'autant qu'il valait mieux pour moi. On venait de gentiment me la coller sur le dos en m'expliquant qu'il était préférable d'avoir affaire à une seule personne plutôt qu'à trente six pour tout ce qui concernait l‘organisation. Je n'étais pas personnellement convaincu sachant par expérience qu'il est nettement plus facile de rouler dans la farine dix pékins à la file plutôt qu'un seul qui aura toujours tendance à en rajouter et faire du zèle. Se croyant investi d'une mission sacrée comme s'il n'y avait déjà assez de problèmes dans la vie . Néanmoins je m'étais dit que je ferais avec et puis me laissai-t-on le choix. Heureusement elle était bandante à souhait. Cette belle gonzesse juste à l'âge critique. D'une certaine manière je pouvais presque nourrir le sentiment que tout ceci était écrit d'avance. L'époque le voulait. Pour un peu je me serais cru verni si je ne bénéficiais par nature d'un pessimisme que je qualifierais moi même de Seconde Peau.. Pourtant je revivais et si mes besoins charnels avaient hibernés, je tenais la preuve à présent que la vie ne se termine qu'une seule fois et entre quatre planches dans les ronflements de chalumeaux du crématoire. Une conclusion qui était loin de me fasciner soit dit en passant. Je préférais alors et de loin ressentir le bel appétit qui me revenait en même temps que mes organes retrouvaient toute leur vivacité depuis leur sortie du congélateur. Dès qu'elle me fit signe de prendre place à ses côtés pour me permettre de consulter un grand catalogue qu'elle s'apprêtait à me commenter page après page, je fus pris d'une érection en acier trempé. Il n'y eut aucun doute en ce qui me concerne et dès la première minute, celle-là était une vraie cochonne et aimait la chose, il ne pouvait en être autrement. Tout en elle parlait. Comme le plus souvent dans ma vie ce furent les cuisses qui se chargeaient de l‘allumage. Une paire de petites fusées déjà prêtes au décollage, de vraies petites bombes toutes chaudes et provocantes. Il ne manquait que la mèche que je me sentais de taille à fournir. Une vraie et tendre cochonne, oui. Seulement elle n'en savait rien elle même et personne ne s'était encore donné la peine de le lui faire savoir Quelle Était sa Vraie Nature;.. . Je pense qu'elle mit un certain temps à se rendre compte de l'intérêt que je lui portais. Bloquée à ce point; Vers la fin de l'entretien peut-être. Jusque là elle s'était contenté de tourner l'une après l'autre et très lentement les pages du grand album, prenant un temps fou et horrible à détailler des photos que pour ma part j'aurais expédié en à peine une demi phrase. Là vous voyez, c'était un camp de jeunes organisé par l'armée de l'air, des fils de militaires exclusivement. Elle me vouvoyait. Nous avions fourni le pré derrière l'école pour dresser les grandes tentes, mais c'était impeccable croyez-moi, presque confortable, et ils se servaient du réfectoire et de la cuisine de l'école, des sanitaires aussi j'ai failli oublier;.. ah vraiment ils ne manquaient de rien, .. J'opinais sans Cesse et Lâchement.. et là vous voyez c'était à la fin du camp. Ils avaient organisé une fête dans la cour avec des stands de jeux et une buvette, et ils avaient invité le personnel administratif qu'ils souhaitaient remercier, mais beaucoup de monde y est allé, d'un peu partout, c'était vraiment très sympa Croyez-Moi;.. Une vraie kermesse jusqu'à tard dans la nuit... Ils ont laissé de bons souvenirs.. vous pouvez me croire... Insista-t-elle. Craignait-elle que point je ne la crus. De toute façon elle continuait obstinément sur le même ton page après page et curieusement une telle monotonie qui avait tout pour m'irriter et me rendre insupportable résonnait dans mon esprit comme une lente mélopée. Le supplice de la goutte d'eau tournait au scénario érotique et je n'allais pas me plaindre. Je retrouve vite des couleurs quand la vie oublie de me rappeler que l'ennui et la mort ne font qu'un. Ne serait-ce que quelques minutes Que Je Sais.. toujours comptées d'avance. J'étais à deux doigts de me frotter contre la cuisse de gauche, et elle la croisait et décroisait sans cesse, laissant fugacement apparaître un profond triangle noir, une mer des sargasses dans laquelle ma pauvre torpille déjà avait sombré. Je me demande ce qu'aurait suscité en moi la même scène rejouée en plein hiver. C'est-à-dire si par exemple elle avait porté un de ces gros pantalons de velours que mettent souvent les femmes de la quarantaine, avec un chandail à motifs très laids acheté par correspondance et sur un catalogue couvert de mannequins qui ressemblent furieusement à de beaux steaks sous cellophane . (Mais parfaitement consommables ceux-là.. Dates de péremption clairement affichées sur l‘emballage)Et tout à l'avenant;.. Je crains qu'il ne se serait rien passé. Aucune émotion ne serait venu entacher notre brave et sérieuse discussion. J'aurais vécu le supplice et sans doute que dès le départ j'aurais remisé la responsable de l'office de tourisme dans La Catégorie des Bonnes Femmes. Ce qui n'est absolument pas une insulte dans ma bouche, mais plus prosaïquement une catégorie déterminée comme les grands, les petits, les gros; les jeunes.. et que je considère totalement asexuée. Imbaisable. Au mieux utilitaire. Rien de plus et rien de moins... En me sentant vieillir et pourrir sur pieds je crûs bien faire de prendre le chemin de la montagne. J'ai bien l'intention de payer sans sourciller le prix de cette vieillesse qui montre les dents. Ce qui à mes yeux m'autorise à avoir un avis, au moins pour l'usage intime que j'en ferais, sur la qualité de la chair à usage récréatif et sexuel de mes congénères. Je ne vois absolument pas ce qui pourrait m'obliger à avaler des machins qui refusent d'entendre les vraies lois régissant la sombre humanité. C'est trop facile de s'abandonner à la laideur qui n‘est à mon sens que la face obscure de la vie étincelante et divine. Sans Combattre. Parce qu'ici est toute la différence entre certains humains et Les Autres.. Je me doute que je ne peux bénéficier d'aucune excuse pour un tel crime encore et surtout à notre époque, mais c'est ainsi. Je ne changerais pas là dessus. Très tôt dans leur existence certains investissent dans le caveau de leur rêve. Je ne leur jette pas la pierre. Ils disent qu'ils préfèrent avoir l'esprit tranquille et ils ont raison après tout. Pour ma part je me contente de garder dans un tiroir un bout de corde bien solide, de bonne qualité, parfaite pour m'y pendre un jour. De quoi rester libre d'ici là et de penser Ce que Je Veux..


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