• Vingt Ans de Moins (40)

    Je vis Salvador qui entrait en trombe et à peine je pus le saluer. Il fonçait dans le vide. Tout juste il me tapa l'épaule et dit qu'on allait boire un coup. Mais je doute qu'il m'ait vraiment aperçu. J'aurais pu laisser une photo à ma place et il lui aurait dit la même chose. Il continua sa course vers le bout du comptoir où l'attendait Michael qui mâchonnait un bout de plastique entre les dents. Les deux partirent dans un tête à tête des plus curieux, visiblement ils conspiraient. Le tête à tête dont je parle n'est pas une image. Il était bien réel puisque leurs fronts se tapaient l'un contre l'autre si j'en crois ce que je voyais de ma place. Histoire de tuer le temps je m'amusais à comparer les différences de style. Michael avait la placidité du pachyderme, que seul trahissait le bout de plastique qui volait d'un bord à l'autre de ses lèvres. Je me suis dit qu'à ce rythme il risquait bien de l'avaler et de se le coincer au travers de la gorge. Mais hormis ce détail et peut-être sa mine bizarrement pointue, le reste du corps était atteint d'une sorte de lenteur ou de paralysie. Comme si l'homme mobilisait son cerveau entier pour réfléchir à une importante question et privait d'influx nerveux l'ensemble de ses muscles, laissant sans énergie son ventre rond et proéminent tout prêt à se décrocher de la carcasse ainsi à court de ressources. Salvador pour sa part jouait l'affaire tout en paquet de nerfs. Des vagues rapides parcouraient ses membres. Des ondes vibraient sur sa figure. Sa langue devenue folle lui redessinait les mâchoires et les joues. Des gouttes de sueur perlaient sur le front. Et il se frottait et cognait interminablement le poing droit dans la main gauche grande ouverte. Le seul point commun entre les deux était le regard qui toutes les trois secondes filait vers l'entrée du bar. Je n'eus pas à attendre trop longtemps pour découvrir ce qui les mettait ainsi en transe. Heureusement pour moi. Je m'étouffais de curiosité et cinq minutes encore et j'y passais. C'était un groupe composé de trois hommes et deux femmes qui arboraient d'immenses sourires que je qualifiais immédiatement de chevalins. L'un d'eux prit le devant de la petite troupe et s'avança en tendant les bras vers Michael. Oh my friend.. How are you... Good, good... Fit ce dernier décidé à nous impressioner avec son English.. Puis il se servit de ses deux mains pour s'emparer à la fois d'un poignet et des cinq doigts qui le prolongeaient. On se congratula fort, puis l'anglais qui dirigeait la manoeuvre passa commande. Rapproche-toi. Fit Michael à mon intention. Appuyant ses paroles d'un geste large et généreux. Je me sentis d'humeur à trinquer avec une bande d'anglais en vadrouille, de ceux qui certainement fouillaient la campagne à l'affût de ce qu'ils appellent un coup de fusil, c'est à dire une grande et belle maison de chez nous au prix d'un étroit terrier chez eux. Qu'est ce que tu bois. Fit le chef des anglais en m'administrant une magistrale claque dans le dos un peu comme si on avait toujours gardé les cochons ensemble. Euh, comme vous. Je répondis à court d'idées et l‘épaule douloureuse. Alors une Guiness pour notre ami, un formidable, ou comment vous dites déjà chez vous... Je ne sais comment ils disent chez eux, mais pour moi cela signifiait dans l'éventualité où l'un ou l'autre remettait quelques tournées, de quoi m'éclater le ventre. Je suis plutôt du genre petite nature. Pas comme eux qui étaient rouges et arboraient de bonnes têtes, et donnaient l'impression de vouloir fraterniser avec la terre entière. Mon dieu, vous avez inventé aussi de telles créatures qui battent la campagne dans une joie perpétuelle. Dans quel but?... Des deux femmes qui les accompagnaient, l'une était le parfait pendant femelle du trio d'hommes, rouge avec de belles dents et une descente aussi large qu'une gouttière de toit. Une vrai descente de compétition. La seconde qui dénotait complètement, était sombre et troublante. Une belle petite poupée que je situais autour de la vingtaine, ou à peine plus. Mais loin de trente. Allez, disons entre vingt et trente.. J'étais certain de ça. Une jeunette de toute façon. J'étais tenté de la dévisager de plus près, mais elle s'obstinait à me tourner le dos, m‘obligeant vicieusement à quelques disgracieuses contorsions. Elle se plaisait dans le silence et cela je le reniflais immédiatement comme un homme de sa race, répondant à peine aux grosses blagues du groupe, et souriait comme si elle leur offrait une aumône. Ce qui ne l‘empêchait pas d‘être le centre du monde. Par quel mystère. Aussi irréelle et vivante à cent pour cent. Je reconnus immédiatement la marque des Élues;. Le sceau des anciens mystères. Plus présente à elle seule que tout le troupeau qui la cernait. J'ai ressenti alors toute ma misère. Mon indicible vergogne. Je me serais bien coupé un bras pour d'un coup me retrouver avec vingt ans de moins...


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